CONTENT WARNING : Horreur corporelle

Feuille court, elle tente de trouver un abri pour se protéger des déchets qui fouettent l’air. L’éclosion triste et magnifique des fleurs de la forêt est salie par la fange toxique que les détritus volants diffusent. La chamane cornue distingue ce qui semble être une vaste construction. Elle sprint, trop heureuse d’avoir enfin trouvé un abris où se loger. Une fois hors-de-portée des immondices, la femme sans âge prend le temps de souffler et d’observer la structure qui la protège. Ce qui la protège de la pluie, est en fait un amoncellement de troncs d’arbre et de cylindres métalliques, pierreux ou boisés. En longeant l’étrange bâtiment, une sorte de boyau apparaît, des cris soupirants glissent le longs des parois, implorant une aide vaine. Attirée par la morbide mélopée, la clocharde millevalienne s’engage dans le passage, d’abord silhouette aux yeux du monde extérieur puis bientôt, disparue.

La lumière fongique, diaphane, éclaire faiblement une silhouette avachie sur un tas de branches. À chaque pas de plus vers la masse humaine, il est possible de distinguer de nouveaux détails : un accoutrement désuet de racaille, un bras qui dégénère en une masse gluante, une toux corrompue qui couvre d’imprononçables appels à l’aide, les plissures grotesques d’un visage qui fût autrefois beau. Arrivée au niveau du horlas en devenir, la sorcière se penche et le salue, tendant ses doigts en crochet.

« Tout est lié et voici mon histoire : Feuille, pèlerine. Je suis le sentier que la Forêt dessine, proposant mon aide à ceux que je croise. »

Le vieillard grotesque semble surpris par la bienveillance des paroles et gestes de l’étrangère. Il tend faiblement sa main restée valide et crochète celle qui lui est tendue. Sous sa toux, il récite.

« Tout est lié, et voici mon histoire : Chi’ère, r’cailleuh. Abandonné par ma bande, ’y a que’ques s’maines, j’tais fardeau. M’t’nant, l’Hibou m’poursuit. »

Interloquée par la dernière phrase, la chamane tente d’en savoir plus sur l’animal poursuivant le vieil homme. La toux de ce dernier augmente en volume, pendant qu’il s’explique de manière délirante. Le son malade se superpose entièrement à sa voix, semblant provenir d’un second orifice vocal. La sorcière couvre de ses mains la gorge et le visage de son interlocuteur. Ses doigts glissent sur la peau parcheminée, s’agitant dans une danse transcendantale, accompagnés du chant occulte s’échappant des lèvres abîmés de la pèlerine qui se glisse dans la bouche, puis la gorge, du vieillard. Bientôt, les deux voix chantent en harmonie la chaude liturgie, qui désormais remplace la toux. Imperceptiblement une onde parcourt le tunnel, arquant doucement les pylônes, corrompant leur enchevêtrement. Maintenant, l’homme peut s’exprimer perceptiblement. Il raconte son délire sénile, agitant la masse exsangue qui lui servait de bras, décrit le Hibou et sa chasse. La femme sans âge l’écoute attentivement, puis entend. Désormais, les parois sont parcourus de bruits d’envolées, de cliquetis de becs et enfin, de hululements.

Les compagnons d’infortune se dirigent vers la sortie du boyau, l’un se cramponnant à l’autre. La cornue continue de faire parler la racaille, l’interroge sur les faiblesses de l’oiseau, comment il lui a échappé jusque là, la fréquence de ses apparitions. À chaque réponse, l’Égregore se nourrit et le boyau se resserre, mais des stratégies naissent. Enfin, le duo émerge au pleins jour. La tempête de déchets continue de sévir, mais cette fois, une ombre ailée trône au-dessus de l’abris. Ce qui fût un amoncellement est désormais un nid, et quelque chose y a pris place.